Les finances publiques de la France au peigne fin

Mis à jour : nov. 11



Depuis la signature puis la ratification du traité budgétaire européen (TSCG, pour Traité de Stabilité de Coordination et de Gouvernance) la thématique des finances publiques a pris une place prépondérante dans le paysage politique et médiatique. En effet, cette problématique s’est imposée à nous avec la crise des dettes souveraines de la zone euro qui a vu de nombreux pays faire face à des taux d’intérêts d’emprunts de plus en plus insoutenables. Selon ce contexte, en échange d’une solidarité financière, des mesures d’économies drastiques ont dû être mises en place – leur dureté dépendant de leur exposition à la spéculation sur leurs taux d’emprunts.


Mais de quoi parle-t-on exactement quand on évoque les « finances publiques » ? Des pourcentages sont régulièrement avancés sans que l’on sache précisément ce qu’ils retournent réellement. Pour commencer il faut définir les agrégats économiques importants nécessaires pour comprendre les finances publiques de la France.

Le déficit public, tout d’abord, qui correspond au solde négatif des recettes et des dépenses publiques sur une année, est sans doute la donnée la plus parlante. Il tient compte des données de l’Etat, des collectivités territoriales et de la Sécurité Sociale. Il s’élève fin 2013, à 88 milliards d’euros soit 4,2% du PIB. Il ne doit pas être confondu avec le déficit budgétaire qui ne prend en compte que les données relatives au budget de l’Etat, et qui représente la plus grande part du déficit public. Il s’est élevé fin 2013 à 74,8 milliards d’euros. Le déficit public est le principal critère de convergence des économies de la zone euro – dits « critères de Maastricht », qui doit en théorie être inférieur à 3% du PIB.

La dette publique, quant à elle, correspond au stock de dettes accumulées par l’Etat, collectivités locales et la Sécurité Sociale, qui restent encore à rembourser. Il ne faut pas la confondre avec la dette souveraine qui représente 3/4 de la dette publique mais qui ne concerne que les obligations émises par l’Etat.

La dette publique donc s’élève à un peu plus de 1980 milliards d’euros. Les éditorialistes et les politiques de tous bords ont une capacité à faire dire ce qu’ils veulent aux chiffres, notamment sur ceux qui concernent l’endettement.

Le ratio « dette/PIB », qui fait également partie des critères européens, est régulièrement cité pour illustrer l’endettement de la France qui serait colossal. Avec ce calcul on obtient un stock de dettes qui atteindrait 92% du PIB. En réalité, ce rapport est injuste et absurde d’un point de vue économique. La dette est un stock, ce qui veut dire qu’elle correspond à l’ensemble des emprunts contractés mais qui n’ont pas vocation à être remboursés immédiatement. La dette publique est donc un stock pluriannuel quand le PIB est un flux annuel.


Dans ce cadre, on constate aisément que le ratio « dette/PIB » n’est pas pertinent et qu’il sert simplement à être défavorable et à culpabiliser les Etats. En effet, il signifierait qu’il faille rembourser l’ensemble de la dette immédiatement. Ce qui n’est évidemment – et heureusement – pas le cas.

Pour être intéressant à analyser, on pourrait utiliser les mêmes méthodes que pour les agents privés en mettant la somme des recettes publiques en comparaison avec les intérêts de l’année écoulée.

Pour 2013, avec plus de 1000 milliards d’euros de ressources et environ 180 milliards versés aux créanciers, le ratio tombe à 17%, ce qui est vraiment loin d’être exceptionnel –alors que les banques acceptent généralement 30% pour les particuliers. Par ailleurs, qui n’a pas entendu un politique (ministre ou non) ou un journaliste justifier la politique de rigueur par une soi-disant « dette insoutenable à supporter pour les générations futures » ?


Or, cette affirmation est fausse si ce n’est malhonnête. On fait effectivement comme si la France n’avait que de la dette à « offrir » sans tenir compte des actifs qu’elle possède –route, école, soins médicaux, entreprises publiques etc… Pourtant chez les particuliers, quand un enfant hérite de ses parents, il reçoit le passif, donc les dettes, mais surtout son actif. Il est d’ailleurs taxé dessus. Dans le cas de l’Etat, l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques) a chiffré à 6000€ en positif pour chaque nouveau-né. La dette publique n’est donc pas nécessairement un problème en soi.

Concernant l’ensemble des dépenses publiques, il faut raisonner en variation d’une année à l’autre. Avec l’inflation, l’avancement dans la fonction publique, et le vieillissement de la population, les dépenses du pays augmentent de manière mécanique. Pour les réduire, il faut donc « limiter la hausse », de façon à faire diminuer leur part dans le PIB. Le gouvernement Ayrault a fait un pas dans cette direction en faisant passer la hausse de 2% à 0,5% par an, ce qui a déjà permis d’économiser plus de 15 milliards d’euros depuis 2012 –on le rappelle puisque certains le nient.

Les dépenses publiques françaises sont en effet parmi les plus importantes d’Europe -57% du PIB en 2012, ce qui est préjudiciable dans un monde ouvert car le taux de prélèvements obligatoires est corrélé à ce niveau de dépenses. Pour autant, on n’a assisté à aucune « explosion » ces dernières années, comme on l’entend souvent. Entre 2000 et 2012, les dépenses publiques ont augmenté en volume (i.e. une fois l’inflation réduite), de 15% contre 14,8% en Allemagne.

C’est moins que la moyenne de la zone euro (15,3%), deux fois moins qu’aux Etats-Unis (30%) et trois fois moins qu’au Royaume-Uni (47,5%). Et contrairement à la majorité des pays, en France, les deux-tiers de ces dépenses sont constitués de prélèvements effectués pour être immédiatement redistribués aux malades, aux chômeurs, aux retraités, aux familles…


Les Français sont très favorables à la baisse des dépenses publiques mais quand on touche à ce type de dépenses –ne serait-ce qu’en les gelant, les mêmes sont souvent les premiers à monter sur les barricades. Il faut dire que ces dépenses sociales jouent un rôle central dans la cohésion territoriale d’un pays très déséquilibré. Il ne faut donc pas se tromper de cause.

Comme l’avaient établi en 2010 Paul Champsaur et Jean-Philippe Cotis, deux anciens directeurs de l’INSEE, la dérive -bien réelle- de l’endettement public français avant la crise était due avant tout aux baisses de l’imposition des entreprises et des plus aisés. A hauteur de 400 milliards d’euros sur la décennie 2000. C’est l’une des raisons principales pour laquelle il était parfaitement légitime de donner la priorité à la hausse de la fiscalité dans le rétablissement des équilibres budgétaires.

En outre, pour le moment, les bons du Trésor français continuent de bénéficier de taux d’intérêt très faibles –parfois négatifs pour les maturités les plus courtes. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire ce n’est qu’en partie dû à la politique restrictive menée par les gouvernements successifs, de Fillon à Ayrault, aujourd’hui Valls.

La France dispose de plusieurs atouts pour les investisseurs, l’épargne des ménages notamment. Avec les Allemands, les Français sont ceux qui ont l’épargne la plus abondante de l’hémisphère occidental, à hauteur de 16% (hors patrimoine immobilier) du revenu disponible ce qui est considérable. C’est une donnée non négligeable car les observateurs financiers savent qu’en cas d’extrêmes difficultés, l’Etat pourrait éventuellement faire appel à elle.


Autre avantage : l’Euro. Contrairement à ce qui se dit régulièrement, la monnaie unique est un privilège incommensurable pour l’économie française. Le fait de partager la même monnaie que les autres économies européennes est un gage de solidarité. Donc de sûreté. Les investisseurs ont conscience que la France n’est pas n’importe quel pays en Europe, ce qui implique qu’aucune institution communautaire ne prendra le risque de laisser la France face à de grosses difficultés budgétaires ou pis, faire défaut sur sa dette.

Comme l’a avancé le prix Nobel d’économie Paul Krugman : « Les marchés savent que la BCE ne laissera jamais la France faire défaut ; sans la France, il n’y a plus d’euro.» La position centrale de l’économie hexagonale justifie cet avantage que ne possèdent pas d’autres pays européens comme l’Espagne, le Portugal ou la Grèce, qui ont pourtant fait des ajustements budgétaires beaucoup plus conséquents.


Il ne s’agit donc pas de nier les difficultés de la France, notamment sur le plan de la compétitivité de son économie dont le positionnement -plus que le coût du travail- pose problème. Non plus sur le montant de sa dette qui a impact direct sur l’économie en général. En effet, comme dit plus haut, une dette et un déficit importants impliquent des prélèvements obligatoires élevés. Et il faut pouvoir reconnaître que des prélèvements trop importants sont préjudiciables dans un monde ouvert, avec la libre circulation des capitaux et des biens.

S’il ne faut pas cacher les difficultés de notre pays, il ne faut pas non plus faire croire que la France serait « l’homme malade de l’Europe » comme les néolibéraux (français ou étrangers) se plaisent à le dire. La France a certes des difficultés, mais malgré des programmes d’austérité nettement moins douloureux que ceux subis par les peuples d’Europe du Sud, elle a quand même réussi depuis 2009 à réduire son déficit public de plus de 5 points de PIB, ce qui correspond à près de 100 milliards d’euros.

Le tout est d’en parler sereinement et sans idéologie, ce que les éminences médiatiques ont décidément du mal à faire quand il s’agit d’économie.

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