Faut-il faire de l’Allemagne un modèle pour la France?

Depuis le début de la crise financière, les économistes libéraux ainsi qu’une partie de notre classe politique s’évertuent à faire de l’Allemagne le modèle économique et social que la France doit impérativement copier. Toutefois, ces nouveaux « germanolâtres » ont la mémoire courte et oublient la propension historique du peuple allemand à commettre des erreurs.

 L’Allemagne et la France, deux pays voisins, ont signé un traité de paix en 1963, le fameux traité de l’Elysée, pour sceller la paix perpétuelle et renforcer la coopération entre les deux pays. Dans le sillage du cinquantième anniversaire de la signature de ce traité, des intervenants des deux nationalités ont été invités sur les plateaux télévisés pour faire un bilan de ces cinquante dernières années. Malgré tout, l’analyse de la relation entre François Hollande et Angela Merkel a rapidement pris le dessus sur la dimension historique de l’évènement.

La plupart des observateurs expliquent que les relations entre les deux pays sont tendues, même s’il semble que les deux dirigeants s’apprécient personnellement. L’UMP, par l’intermédiaire de son président Jean-François Copé, a embrayé en accusant François Hollande d’être le responsable de ce froid, parce qu’il ne ferait pas les réformes attendues par l’Allemagne ! Or, il n’aura échappé à personne que Hollande et Merkel appartiennent à des familles politiques opposées et que la gauche et la droite, a fortiori en France, ce n’est pas la même chose. Et à ce que je sache, c’est Angela Merkel qui a refusé de recevoir l’ancien candidat PS à la présidentielle à rebours de la tradition, en prenant fait et cause pour le président sortant, Nicolas Sarkozy.

 Au début des années 2000, le gouvernement social-démocrate de Gerhard Schröder a entrepris une série de réformes structurelles ayant pour but de redonner à l’Allemagne sa compétitivité économique. Mais le non-dit de l’analyse de ces réformes, est que ces dernières ont été faites sur le dos de ses partenaires européens, à commencer par la France et que les performances à l’exportation de l’Allemagne  n’ont pas vraiment profité à sa population : l’Allemagne compte aujourd’hui un nombre de pauvres astronomique et les inégalités se sont creusées comme jamais. 

 Par ailleurs, si on s’écarte quelque peu de la névrose allemande des élites politico-économiques, on revient dans l’analyse d’un monde normal : des rapports de force économiques et stratégiques dans lesquels nous voyons se développer une stratégie allemande spécifique élaborée sans aucune concertation avec ses partenaires européens. 

En effet, elle a pratiqué en interne une politique de désinflation compétitive, en comprimant sa masse salariale, privant au passage ses partenaires européens d’un débouché vital à l’export. Le salaire moyen allemand a diminué de plus de 4% en dix ans, alors que la France, l’Italie et l’Espagne distribuaient normalement du pouvoir d’achat. En outre une telle politique restrictive serait inconcevable en France pour des raisons culturelles.

Cette politique a fait apparaître des déséquilibres commerciaux entre l’Allemagne et ses partenaires, qui est donc la cause structurelle de la crise et non les déséquilibres budgétaires- qui ne sont qu’une des conséquences de celle-ci, comme l’a souligné un rapport de l’OIT sur la crise de la zone euro.

La culture française qui s’est construite en partie sur la notion de l’homme universel, a une faiblesse principale qui est une difficulté à analyser les sociétés différentes, au nom justement de cet universalisme. Pour les Allemands au contraire, il est normal de voir les cultures ou les sociétés comme étant différentes. En octobre 2011, Arnaud Montebourg avait reproché à Angela Merkel de « mener une politique européenne à la Bismarck », ce qui avait suscité une levée de bouclier politique et médiatique, et pas seulement à droite, en accusant l’ancien député de Saône et Loire de germanophobie.

 Ces réactions témoignent d’une chose : la perception en France de l’Allemagne comme étant un pays ayant connu un XXème siècle particulièrement difficile et qu’il conviendrait de ménager. En clair, tous les pays et toutes les cultures sont critiquables, mais pas les Allemands.

 Quand l’ancien président Nicolas Sarkozy a déclaré en 2011 : « Nous n’avons pas le droit de diverger avec l’Allemagne, car la divergence conduit à l’affrontement », il a montré qu’il ne comprenait pas vraiment les relations historiques franco-allemandes, et qu’il est enfermé dans le XXème siècle, même si le nazisme demeure encore aujourd’hui traumatisant pour nos voisins d’outre-Rhin.

Par ailleurs, la crise de la zone euro a exacerbé une certaine condescendance envers les Espagnols et les Italiens, ces derniers étant pourtant nos proches culturellement et nos véritables amis. Nicolas Sarkozy disait à cet égard pendant la campagne présidentielle que l’élection de François Hollande se traduirait par une transformation de la France en Espagne.


 Concernant la comparaison politique menée entre les deux sociaux-démocrates que sont François Hollande et Gerhard Schröder, bien que tous deux issus de la même famille politique, ils incarnent une politique assez différente. L’ancien chancelier allemand a décidé en son temps des mesures drastiques pour les salariés notamment la réduction du temps d’indemnisation du chômage, la suppression du salaire minimum, une baisse généralisée des salaires dans les entreprises.

Le président François Hollande, bien que menant une politique assez différente de ses prédécesseurs de gauche, ne pourra pas mener la même politique que Schröder pour la simple et bonne raison que ce dernier s’est appuyé sur les valeurs de discipline et de hiérarchie qui caractérisent le peuple allemand. Ce sont des valeurs d’intégration des individus à la collectivité, qui ont permis l’émergence d’un patronat organisé délibérant collectivement d’une stratégie globale.  

 La France et l’Allemagne sont deux pays avec des cultures différentes et une histoire commune plutôt houleuse. Faire de l’Allemagne le principal ami et allié culturel de la France n’est pas exact : en effet, les Français préféreront toujours Londres, Rome ou Madrid que Berlin. Et dire cela ne relève pas de la germanophobie. 



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