Crise de la zone euro : la situation peut s’améliorer, la preuve par 9


Je suis convaincu que la crise d’endettement que subit l’Europe n’est pas liée à la crise financière née aux États-Unis. L’Europe traverse une crise beaucoup plus profonde, qui trouve sa source, à mon sens, dans la fin du modèle de croissance européen hérité des Trente Glorieuses.

Depuis maintenant 30 ans, la majorité des États européens ont fait croire aux peuples qu’ils étaient prospères en s’endettant à des niveaux atteignant des montants insoutenables aujourd’hui. Nous avons cependant oublié de produire avant de redistribuer.

Pour s’en sortir, l’Europe a choisi une position libérale, classique, à savoir la réduction drastique des déficits au détriment de la demande. C’est exactement la position de la Troïka (UE, FMI, BCE). Avec cette politique, une récession généralisée est en train de prendre forme. Plusieurs pays (Royaume-Uni, Italie, Espagne, Portugal) s’enlisent même dedans de plus en plus.


L’austérité est aujourd’hui le choix qui a été fait pour rassurer les marchés. Nos dirigeants ont-ils cependant conscience qu' »austérité » signifie « retraite » en termes militaires ?

L’Europe comme seul moyen d’échapper à la crise

Il existe pourtant d’autres remèdes possibles qui permettraient à l’Europe de s’en sortir. Tout d’abord, se replier sur les égoïsmes nationaux est le contraire de ce qu’il faut faire. Dans les situations critiques, on souhaite toujours accuser l’autre et se replier sur soi, sans chercher les réelles causes des problèmes.C’est l’idée générale du protectionnisme et de la démondialisation.

Ces deux concepts économiques s’articulent autour d’une idée selon laquelle « c’était mieux avant », et autour de la recherche systématique de boucs émissaires.

Or la crise que nous traversons n’a rien à voir avec le libre-échange et la mondialisation, qui, au contraire, ont permis à l’Europe de s’enrichir tant culturellement qu’économiquement.

Il est absolument illusoire de croire que la France avec ses 65 millions d’habitants (à peine 0,009% de la population mondiale !) et son PIB de « seulement » 2000 milliards de dollars, peut affronter, sans l’aide de personne, les défis économiques et stratégiques du monde. C’est même totalement invraisemblable.

Face aux États-Unis et à ses 320 millions d’habitants, son PIB de 14.000 milliards, à la Chine, aux Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), et bientôt à l’Afrique dans son ensemble, l’Europe est notre seul moyen de côtoyer ces superpuissances, dont certaines comme l’Afrique et les BRICS croissent beaucoup plus rapidement que nous. En réalité, nous déclinons. L’Europe est donc notre problème, mais également – et heureusement – notre solution.


Neuf mesures à prendre face à la crise

Les gesticulations médiatiques et les bavardages politiques des dirigeants européens ont fait perdre un temps précieux à la zone euro ces dernières années. Il y a pourtant des mesures à prendre immédiatement pour apaiser les tensions sur les marchés et soulager les populations des pays.


1. Mutualiser les dettes de la zone euro. Il faut mettre en œuvre la mutualisation totale des dettes publiques des pays de la zone euro et la création d’euro-obligations – même si ces dernières existent déjà dans les faits grâce au FESF (fonds européen de stabilité financière). Cela empêcherait les spéculateurs de jouer un État européen contre un autre avec des taux parfois usuraires pour les pays du Sud, comme la Grèce et l’Espagne.


2. Créer un Trésor européen qui permettrait de lever un impôt communautaire, dont la clé de répartition pourrait être le PIB de chaque pays. Il servirait de financement à cette nouvelle dette européenne.


3. La BCE doit mener une politique monétaire proactive. Elle ne doit pas se contenter de maintenir la stabilité des prix. Cette politique, définie dans ses statuts, a conduit l’euro à être la seule monnaie du monde qui n’est pas adossée à un Trésor, et qui ne varie pas par rapport à une politique de change. L’euro fluctue donc en fonction de la spéculation des autres pays contre nous. Ubuesque.


4. Il faut laisser l’inflation augmenter à un niveau raisonnable, comme l’a préconisé un récent rapport du FMI sur la crise économique. Une hausse modérée de l’inflation permettrait de diminuer mécaniquement l’endettement des ménages comme celui des États, toute chose égale par ailleurs. La valeur nominale d’une dette étant constante, avec la hausse des prix, sa valeur réelle diminue. Pour ce faire, la BCE doit mener une politique beaucoup plus expansionniste qu’aujourd’hui.

Comme disait Keynes, « l’inflation, c’est l’euthanasie des rentiers ». L’Allemagne, opposée à l’inflation pour des raisons historiques, doit comprendre que c’est également son intérêt de cesser de la contenir à un faible niveau.


5. Il faut innover. Il y a fort longtemps que l’Europe n’innove plus. En France et dans la zone euro, les dépenses d’innovation ne représentent que 1,9% du PIB, quand elles atteignent 2,6% aux États-Unis et 3,7% en Suède. Cela se voit à travers l’absence ou la faiblesse inquiétante des entreprises européennes dans des domaines tels que l’informatique ou internet. Les entreprises de ces secteurs sont américaines pour la plupart, et ont à peine plus de trente ans pour les anciennes Apple et Microsoft, exceptée IBM.

Les Asiatiques ne sont pas en reste, avec des géants tels que Samsung, LG, Haier, Lenovo ou encore Sony. En outre, nous devons lancer en Europe de grands projets d’infrastructures, comme dans les énergies renouvelables, les moyens de communication d’avenir et les économies d’énergie. Imaginez que sur les dix premières entreprises productrices de photovoltaïques, pas une seule n’est européenne !


6. Il faut une fiscalité qui avantage la jeunesse. Un autre problème de l’Europe est le vieillissement rapide de sa population. Sans vouloir tomber dans le jeunisme et la stigmatisation des plus âgés, il faudrait réorienter la politique économique en faveur des plus jeunes avec une politique fiscale qui promeut la prise de risque (les créateurs d’entreprises, les Business Angels), et non les rentiers ou les héritiers comme cela a trop souvent été le cas depuis trente ans. En outre, les observateurs semblent oublier que la croissance de la population active en âge de travailler est un facteur essentiel de la croissance économique.


7. Il faut augmenter l’immigration en Europe. Pour se sortir d’une situation de vieillissement de la population européenne, nous devons faire appel à un surcroît d’immigration pour pallier les départs en retraite de nos actifs, qui seront de plus en plus nombreux dans ce cas.

Une idée reçue et entretenue volontairement par les partis conservateurs et d’extrême-droite est qu’il y aurait trop d’immigrés en France et en Europe. Cela est faux, et il n’y en aura sans doute pas assez en Europe et a fortiori en France à l’avenir. Avec 70% de plus de 60 ans en Europe en 2030, et près de 90% en Allemagne, la main-d’œuvre immigrée sera alors fondamentale.

Comme l’a évoqué Cécilia Malmström, la commissaire européenne aux Affaires intérieures, l’immigration sera nécessaire pour l’Europe. En effet, en France par exemple, le solde migratoire (solde annuel d’entrées et de sorties pour 1000 habitants) était à +2 en 2009. Ce chiffre est exactement le même qu’en 1998. En Allemagne, il culmine à +7 (comme en 1998), aux USA à +10 (+6 en 1998), et le Royaume-Uni a quasiment doublé le sien en passant de +4 à +7 pour la même période.

De plus, ce sont les plus âgés qui détiennent le patrimoine et le capital, alors que nous avons besoin de politiques orientées vers l’avenir, vers les plus jeunes, qui sont le poumon de notre économie. Dans ce cadre, il serait opportun de diminuer les impôts sur les revenus du travail et de les augmenter, fortement, sur ceux issus du capital financier.

Le gouvernement socialiste a déjà fait un pas en ce sens avec la suppression du prélèvement forfaitaire libératoire pour les dividendes. Mais il faudrait aller beaucoup plus loin dans le rétablissement de la justice fiscale, en imposant, beaucoup plus fortement, les placements qui n’apportent rien à l’économie réelle. En clair, taxer l’argent qui dort.


8. Il faut mieux redistribuer les richesses. Ces 30 dernières années, la production a été largement répartie au profit du capital, et ce, au détriment des salaires. Cette mauvaise redistribution de la richesse est liée au capitalisme financier issu de la révolution libérale et conservatrice des années 1980. Les entreprises, autrefois centres de productions, se sont transformées en centres de profits.


9. Il faut augmenter les salaires. Dans un rapport de la banque Natixis, l’économiste Patrick Artus, qu’on ne peut pas suspecter de proximité idéologique avec les syndicats, explique que la crise que l’Occident vit actuellement est due à une chute de la demande des ménages, et non à un problème de coût. Pour faire simple, les salaires sont trop bas. Par exemple, les problèmes de PSA en France sont dus à une faible consommation privée. Concrètement, le groupe du pays de Montbéliard a besoin de nouveaux clients et non d’une baisse de ses coûts, qui sont loin d’être les plus élevés dans son secteur.

En définitive, l’Europe regorge d’atouts, mais si notre continent ne décide pas de se réformer et de porter un véritable projet, il ne ressemblera à rien d’autre qu’à un musée. Un musée où il fait bon passer ses vacances et du bon temps, mais certainement pas faire sa vie.

La refondation totale de l’Europe n’est pas une option. Soit l’Europe change et se relève, soit le statut quo s’installe et elle meurt.

Tribune publiée sur le site du Nouvel Observateur le 5 octobre 2012

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